
Février est le mois de l'histoire des Noirs. L'équipe des médias sociaux du Département d'études françaises a demandé à des étudiant.e.s et à des professeur.e.s de notre communauté de témoigner de leurs expériences et de leurs études.
Dans ce contexte, la professeure Valérie Dusaillant-Fernandes nous a accordé un entretien.
Qu’est-ce qui vous a d’abord attirée vers les littératures d’Afrique subsaharienne, et comment ce champ a-t-il façonné votre enseignement et votre recherche ?
Après avoir travaillé sur le trauma dans la littérature française, j’ai ressenti le besoin d’aborder des récits où les traumas ne sont pas uniquement individualisés, mais pensés à l’échelle collective et historique. Les littératures subsahariennes m’ont offert des formes narratives où le trauma n’est pas seulement une blessure intime, mais un héritage partagé, transmis, parfois même négocié à travers des pratiques familiales ou culturelles. Dès lors, appréhender des récits traversés par la colonisation, l’esclavage, les migrations forcées, les violences faites aux femmes ou les guerres civiles m’a amenée à élargir mes outils critiques et ouvrir mes lectures à des approches postcoloniales, décoloniales, transculturelles et africaines, pour mieux comprendre des formes d’expression différentes (oralité, polyphonie, imaginaires symboliques ou mythiques, etc.). J’ai intégré dans mes cours des textes qui permettent aux étudiant·e·s de confronter l’individuel et le collectif, les mémoires nationales et diasporiques, la réparation intime et la reconstruction communautaire, l’occidentalisation et la décolonisation des pratiques pour les traumas inter- ou transgénérationnels (traitements tenant compte alors de la culture, des traditions et des croyances, entre autres)
En somme, ce déplacement n’a pas été une rupture, mais une continuité : il a élargi mes outils théoriques, renouvelé mes méthodes et ouvert un espace d’enseignement plus dialogique et attentif à la diversité des lieux, des voix, des langues et des mémoires.
Y a-t-il des auteur·rice·s ou des œuvres que vous jugez particulièrement marquant·e·s pour des étudiant·e·s qui découvrent ces littératures pour la première fois ?
Les littératures de l’Afrique subsaharienne sont marquées par des voix puissantes. Voici quelques exemples (liste subjective puisque liée à ma sensibilité et surtout non exhaustive) pour des personnes qui découvrent ces littératures :
Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma
Une si longue lettre de Mariama Bâ
Les impatientes de Djaïli Amadou Amal
Sony Labou Tansi
Aminata Sow Fall
Léonora Miano
Fatou Diome
Emmanuel Dongala
Mohamed Mbougar Sarr
Scholastique Mukasonga
Kossi Efoui
Les pièces de théâtre de Koffi Kwahulé…et tellement bien d’autres.
Quels enseignements clés issus des personnes écrivaines et penseuses du continent africain peuvent orienter les études francophones vers la diversité et l’inclusion ?

Les personnes écrivaines et penseuses du continent africain (et antillais comme Frantz Fanon), offrent des enseignements essentiels pour transformer les études francophones en un espace véritablement polycentrique, plurilingue et désoccidentalisé. Fanon nous a d’abord invités à décentrer le regard, en rappelant que les structures de domination et les traumatismes coloniaux pouvaient être pensés depuis l’expérience vécue des peuples colonisés, et non à partir de catégories élaborées en contexte européen. Admirateur de Fanon, Achille Mbembe approfondit cette décentration en proposant de donner toute sa place à l’Afrique dans le monde notamment dans les domaines culturels, géopolitiques, économiques et écologiques. Sa pensée critique est fondée sur un monde commun par-delà les différences, capable de dépasser le poids des héritages coloniaux, les frontières, les races, de réparer les liens humains, de prendre en compte le monde vivant. En ce sens, ouvrir la francophonie à des circulations multiples permanentes (Europe-Afrique-Monde), comprendre les modernités africaines, penser l’« en-commun » que propose Mbembre nous encourage à repenser nos cadres de représentation et à inscrire pleinement nos pratiques dans une démarche de diversité, d’inclusion et du vivre ensemble.
Du côté littéraire, des écrivains, comme Kourouma, démontrent la vitalité d’un français réinventé au contact des langues et des imaginaires africains, montrant que la francophonie ne peut être pensée sans la diversité qui la caractérise. Les écrivaines africaines — de Mariama Bâ à Léonora Miano, en passant par Amal et bien d’autres —, fortes d’une parole qui s’affirme au sein de contextes patriarcaux fortement ancrés, placent au centre de leurs œuvres les violences faites aux femmes et la nécessité de faire entendre l’expérience afrodescendante. Elles refusent les imaginaires victimaires imposés aux femmes africaines et revendiquent, à la suite de Miano (L’Autre langue), une « langue des femmes » qui ne se contente pas de modèles préexistants, mais qui crée, agit et transforme. Mbougar Sarr, quant à lui, s’inscrit dans la lignée de Mbembe, en affirmant la richesse d’une création ouverte aux écarts, aux dialogues transcontinentaux et aux héritages multiples. Je finis donc ma réponse à cette question sur les mots de Sarr sur le roman qui me paraissent pertinents : « La plus secrète Mémoire des hommes est l’histoire des divers effets d’un livre sur ses lecteurs ; mais le roman est surtout la somme des récits, à des époques et lieux différents, de ces lecteurs se racontant leur expérience de la lecture d’un même livre. » (MBougar Sarr, « La part de la Critique », dans Le Labyrinthe littéraire de Mohamed Mbougar Sarr, dirigé par Sarah Burnautzki, Abdoulaye Imorou, and Cornelia Ruhe, 16). L’histoire d’un livre n’est jamais unique, elle se construit à travers de multiples personnes, des époques, des lieux. Les interprétations varient selon les expériences, les cultures, les races, les croyances. Ainsi, au‑delà de tout, la littérature apparaît comme un espace relationnel où la diversité et l’inclusion ne sont pas des principes abstraits, mais des dynamiques vivantes : une circulation de voix, d’expériences et de lectures qui se répondent et se transforment.