Mois de l'histoire des Noirs - Entretien avec Alexie Tcheuyap

Février est le mois de l'histoire des Noirs. L'équipe des médias sociaux du Département d'études françaises a demandé à des étudiant.e.s et à des professeur.e.s de notre communauté de témoigner de leurs expériences et de leurs études.

Dans ce contexte, Alexie Tcheuyap, FRSC, nous a accordé un entretien. En 2024, le professeur Tcheuyap a été nommé doyen de la Faculté des arts de l'Université de Waterloo.


Comment vos recherches sur les littératures et les cinémas africains nourrissent-elles votre vision et votre leadership actuels au sein de la Faculté des arts ? 

Le leadership est toujours déterminé par une trajectoire personnelle, une positionalité et un contexte culturel uniques. En ce sens, mes objets et contextes de recherche imprègnent nécessairement la manière dont j’approche mon exercice administratif. Je note, par exemple, en lisant les travaux sur le leadership, qu’il est important de bâtir une communauté de travail qui facilite l’épanouissement de tous et de toutes.  Sans que ce ne soit exclusif des milieux que j’ai fréquentés ou qui m’ont moulé, le souci permanent et spontané du bien collectif est central dans les espaces qui m’ont vu grandir. Les férus de littérature se souviennent, par exemple, que ce sont des villages qui se mettent ensemble pour financer l’éducation des jeunes. Le bonheur (et parfois le malheur) du sujet devient celui de sa communauté. Voilà ce qui, entre autres, module mon rapport à la communauté que je sers, avec laquelle je travaille à la Faculté des Arts : m’assurer que tous et toutes soient dans les meilleures conditions possibles pour garantir le succès des étudiant-e-s.  

Photo of Alexie Tchuyap

Pourquoi une représentation francophone diversifiée — notamment issue des perspectives africaines et diasporiques — est-elle essentielle dans le paysage académique et culturel d’aujourd’hui ?  

La question peut sembler rhétorique tant la réponse s’impose d’elle-même : la francophonie contemporaine ne se limite ni à la France ni à l’Europe. Elle est plurielle, transcontinentale et profondément marquée par des trajectoires historiques, culturelles et politiques multiples. Représenter cette diversité dans les universités n’est pas un geste symbolique, mais une nécessité intellectuelle et stratégique. D’un point de vue démographique et géopolitique, l’avenir de la langue française se joue en grande partie en dehors de l’Hexagone, notamment en Afrique. Les projections démographiques montrent que le cœur du monde francophone est appelé à se déplacer vers le continent africain. Ignorer cette réalité reviendrait à figer la francophonie dans une conception étroite et historiquement dépassée. La langue française, issue d’une histoire marquée par la colonisation et ses violences, a été réappropriée, transformée et enrichie par les sociétés africaines et diasporiques. Léopold Sédar Senghor rappelait d’ailleurs que, bien que le français lui ait été imposé, il en avait fait un instrument d’expression, de création et de dialogue universel. Cette appropriation illustre la capacité des langues à devenir des espaces de recomposition culturelle et intellectuelle. 

Intégrer les perspectives africaines et diasporiques dans les programmes universitaires contribue à décentrer le regard, à enrichir les cadres théoriques et à complexifier l’analyse des phénomènes sociaux, politiques et culturels. Les littératures, les philosophies et les productions artistiques issues des francophonies du Sud offrent des ressources critiques essentielles pour repenser les rapports de pouvoir, les mémoires coloniales, les identités plurielles et les dynamiques globales contemporaines. Une université qui se contente d’une francophonie homogène et hexagonale s’expose à un appauvrissement intellectuel. 

Décoloniser les programmes académiques ne signifie pas effacer l’héritage européen, mais l’inscrire dans un dialogue élargi. Il s’agit d’élargir les canons, de reconnaître la multiplicité des centres de production du savoir et d’intégrer des voix longtemps marginalisées. Cette diversification répond aussi aux attentes des nouvelles générations d’étudiants, davantage exposées à la mondialisation culturelle et recherchant des contenus reflétant la complexité du monde contemporain. 

Il est d’ailleurs révélateur que, dès les années 1990, certaines universités américaines aient investi massivement dans les études francophones, en créant des postes et des chaires dédiés aux littératures et cultures africaines et caribéennes, parfois avant même que la France ne le fasse à grande échelle. Ce choix stratégique témoigne d’une compréhension lucide de l’évolution du monde francophone. 

Ainsi, promouvoir une représentation francophone diversifiée dans l’espace académique canadien ne relève pas uniquement d’un impératif culturel ; c’est également une décision stratégique. Elle permet de renforcer les liens avec l’Afrique, les Amériques et l’Asie francophones, d’élargir les réseaux de recherche et de consolider le rôle du Canada en tant que carrefour francophone mondial. 

En définitive, la pluralité francophone est une richesse intellectuelle, culturelle et géopolitique. La reconnaître pleinement dans les universités, c’est affirmer que la francophonie n’est pas un héritage figé, mais un espace dynamique de production de savoirs et d’avenir. 

Quelles mesures les universités peuvent-elles prendre pour mieux soutenir la recherche, l’enseignement et la création de manière à mieux refléter la richesse du monde francophone ? 

Les universités ont la responsabilité institutionnelle et morale de soutenir de manière équitable l’ensemble des domaines de recherche, en reconnaissant que la diversité linguistique et culturelle constitue un levier essentiel d’innovation scientifique et de rayonnement international. Dans le contexte canadien, cette responsabilité revêt une dimension particulière : le français n’est pas simplement une langue d’enseignement, mais un pilier constitutionnel, politique et culturel du pays. 

Soutenir la recherche en français ne relève donc pas d’un simple choix académique, mais d’un impératif stratégique. Le français ouvre un double horizon géopolitique. Il constitue, d’une part, une passerelle privilégiée vers l’ancien monde européen, notamment la France, la Belgique et la Suisse, avec lesquelles le Canada entretient des relations scientifiques et diplomatiques historiques. D’autre part, il ouvre sur le nouveau monde africain et sur l’ensemble des francophonies issues des anciennes colonies françaises et belges, où la production scientifique et les partenariats universitaires connaissent une croissance significative. Le français est ainsi un vecteur d’influence, de coopération et de diplomatie scientifique. 

Dans un contexte de mondialisation et de compétition académique accrue, la maîtrise et la valorisation du français permettent au Canada de se positionner comme un carrefour unique entre ces espaces. Cette dimension est d’autant plus cruciale dans les provinces à minorité francophone, où la vitalité linguistique demeure fragile. Hors Québec, la possibilité d’enseigner, de publier et d’être servi en français ne devrait pas être perçue comme un privilège, mais comme un droit fondamental garanti par l’architecture institutionnelle canadienne. 

Les universités peuvent concrètement agir à plusieurs niveaux : 

  1. Renforcer la visibilité de la recherche en français, notamment par des politiques éditoriales et numériques adaptées. Les travaux francophones sont souvent marginalisés dans les moteurs de recherche et les bases de données dominées par l’anglais. Un soutien institutionnel à la diffusion, à l’indexation et à la traduction stratégique permettrait de corriger ce déséquilibre. 

  1. Garantir une représentation fidèle du français dans la gouvernance universitaire. Il est problématique que certaines instances décisionnelles soient majoritairement composées de dirigeants unilingues anglophones, pour qui le français demeure périphérique. Le bilinguisme institutionnel ne doit pas être symbolique, mais opérationnel. 

  1. Soutenir activement les chercheurs francophones, par des programmes de financement dédiés, des chaires, des réseaux internationaux et des incitatifs à la publication en français. 

  1. Intégrer la diversité linguistique aux critères d’excellence. La qualité scientifique ne peut être réduite à la publication en anglais. La science se produit et se diffuse également en français, et cette pluralité contribue à enrichir les débats théoriques et méthodologiques. 

La diversité linguistique n’est pas un supplément culturel : elle est constitutive d’une recherche de qualité. Les perspectives francophones apportent des cadres conceptuels, des traditions intellectuelles et des terrains d’analyse distincts, notamment en sciences humaines et sociales. Ne pas soutenir cette diversité revient à appauvrir le débat scientifique. 

Le Canada dispose d’un avantage comparatif rare : un bilinguisme institutionnel reconnu. Préserver et renforcer la place du français dans la recherche et l’enseignement n’est pas un geste identitaire défensif, mais un choix stratégique qui consolide la position du pays dans les réseaux scientifiques internationaux. 

La richesse francophone dépasse les statistiques démographiques. Elle représente un atout géopolitique, académique et culturel majeur, ouvrant des portes vers l’Europe et l’Afrique et consolidant le rôle du français comme langue de la science et du savoir. Les universités ont un rôle central à jouer pour faire de cette richesse une réalité concrète, durable et visible dans leurs politiques et pratiques.